Édito

Et la culture dans tout ça?

Un signe ne trompe pas : dès que les choses ne vont pas, ne vont vraiment  pas, de quoi n’entend-on plus parler, même pas murmurer à voix fluette ? De la culture ! C’est à ce moment que se démasque le crédit qu’on lui fait vraiment. Celui d’être un surplus, un agrément, voire, pire encore, un alibi.

Il ne s’agit pas d’affirmer qu’elle doive se trouver au premier rang des missions de l’Etat. Il en est de prioritaires qui s’imposent de soi. Il est normal que chaque citoyen soit le plus équitablement éduqué, protégé, soigné. Mais pour qu’il soit un citoyen à part entière, n’est-il pas redoutable de ne pas se souvenir qu’il doit être équitablement cultivé? On dira : il y veille bien tout seul, puisqu’il n’a jamais consommé autant de culture qu’aujourd’hui. Il ne retire sous aucun prétexte ses écouteurs de ses oreilles, il fixe son portable ou sa tablette, les yeux braqués sur les films qu’il y distingue tant bien que mal, il trouve de quoi se payer une place dans un stade, d’où il ne voit son idole qu’à la taille d’une fourmi ou sur un écran géant qui, vu à la distance où il se trouve, n’est guère plus grand que son poste domestique. Mais justement, c’est parce qu’il ingurgite tout ça qu’il faut lui donner les règles pour le démonter, le démasquer le cas échéant, ne plus en être le consommateur, mais éventuellement, pourquoi pas ?, le co-auteur.

Il ne faudrait pas que l’on continue de croire que la politique contient tout, y compris la culture. Le contraire est vrai, en revanche : la politique est une modalité, un produit, un dérivé de la culture. C’est peut-être pour cela que la politique a une relation si ambiguë avec elle, parce qu’elle sait ce qu’elle lui doit, mais ne veut pas trop que cela se sache.

C’est, par exemple, la culture qui a esquissé, avant qu’il ne commence à se réaliser, un monde plus juste, plus créatif, plus émancipateur. Ce sont des œuvres qui ont préfiguré cela, de grands poèmes, de profondes pensées. Pourquoi ne nous souvenons-nous pas de cette évidence lorsque nous nous adressons à nos dirigeants ?

En France comme en Belgique, les ministres de la culture sont actuellement des femmes, et elles mesurent bien la priorité des tâches qui leur ont été confiées. Où puisent-elles l’énergie pour défendre leur pré carré, elles qui savent qu’un gisement aussi précieux que celui qui leur a été confié prépare la société de demain ? Peut-être est-ce cette certitude qui les fait s’acharner contre vents contraires et marées dévastatrices.

A l’association Beaumarchais, nous situons le curseur à un autre endroit: là où oeuvrent les créateurs de demain, que les grands pourvoyeurs de moyens financiers ignoreront tant qu’ils ne seront pas entièrement rentables, « bankable », comme disent horriblement les Américains. En culture comme ailleurs, on ne prête qu’aux riches, alors que ce sont les autres qu’il faut reconnaître, stimuler et encourager. A Beaumarchais, nous n’avons pas d’autre ligne de conduite.

                                  

Jacques De Decker

Président de l’association Beaumarchais-SACD

Jacques De Decker

Jacques De Decker est né à Bruxelles le 19 août 1945. Il est depuis 2002 le secrétaire perpétuel de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. Critique théâtral et journaliste, Il fut membre du « Comité des Sages » sur la numérisation du patrimoine, à la demande du Président de la commission européenne Monsieur José Manuel Barroso.

Il a écrit de nombreux ouvrages, parmi lesquels :

Modèles réduits, nouvelles, Editions La Muette, 2010.
Wagner, biographie, Paris Gallimard-Folio, 2010
Ibsen, biographie, Paris, Gallimard, 2006.
Théâtre et société (avec Jean-Pierre Dopagne, Claire Lejeune et Jean-Marie Piemme), conférences, Carnières-Morlanwez, Lansman Éditeur, 2006.
Histoires de tableaux (avec Paul Émond), nouvelles, Bruxelles, CFC Éditions, coll. «La ville écrite», 2005.
Entretiens avec Hubert Nyssen, 1985, Paris, Éditions du Cygne, 2005.
Les Philosophes amateurs, essai, Bruxelles, Le Grand Miroir, coll. «La petite littéraire», 2004.
Un siècle en cinq actes. Les grandes tendances du théâtre belge francophone au XXe siècle (avec Paul Aron, Cécile Michel, Philip Tirard et Nancy Delhalle), essai, Le Cri, coll. «Histoire», 2003.
Tu n’as rien vu à Waterloo, nouvelles, Bruxelles, Le Grand Miroir, coll. «La petite littéraire», 2003.
Un bagage poétique pour le 3e millénaire, entretiens, Bruxelles, La Renaissance du Livre, coll. «Étude littéraire», 2001.
Le Magnolia ou le Veau-de-Ville et le Veau-des-Champs, théâtre, Carnières-Morlanwez, Lansman Éditeur, coll. «Nocturnes Théâtre», 1998.
La brosse à relire, essai, Avin, Éditions Luce Wilquin, 1999.
Petit matin, grand soir, théâtre, Bruxelles, L’Ambedui, 1997.
Le ventre de la baleine, roman, Bruxelles, Labor, coll. «Périples», 1996.
En lisant, en écoutant, essai, Avin, Luce Wilquin, 1996.
Fitness, théâtre, Bruxelles, L’Ambedui, 1994.
Parades amoureuses, roman, Paris, Grasset, 1990.
Les années critiques. Les septantrionaux, chroniques, Bruxelles, Ercée, 1990.
Tranches de dimanche, théâtre, Arles, Actes-Sud Papiers, 1987.
La grande roue, roman, Paris, Grasset, 1985 (rééd. Marabout, 1987; rééd. Labor, coll. «Espace Nord», 1993).